Banques tunisiennes : Quand le Trésor et les marchés sauvent le Produit Net Bancaire

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La-Tribune.Economique (Banques tunisiennes) – Face au ralentissement persistant de la demande de crédits dans l’économie réelle, les banques cotées à la Bourse de Tunis opèrent une mutation silencieuse mais décisive. Selon une note sectorielle publiée par l’intermédiaire en bourse Amen Invest à l’issue du troisième trimestre 2026, la croissance du secteur ne repose plus sur son cœur de métier historique — le crédit —, mais sur un arbitrage massif en faveur des titres financiers et des obligations souveraines. Décryptage d’un basculement structurel.

Le paradoxe des chiffres : un PNB soutenu à 126 % par le portefeuille-titres

À fin septembre 2026, les douze banques cotées à la Bourse des Valeurs Mobilières de Tunis (BVMT) affichent une santé financière d’apparence robuste : un Produit Net Bancaire (PNB) cumulé de 5 747 millions de dinars (MD), en progression de 5,8 % sur un an. Onze établissements sur douze sont dans le vert, seule la Société Tunisienne de Banque (STB) enregistrant un recul (-2,9 %).

Cependant, une analyse fine de la composition des revenus révèle une réalité tout autre : sans le portefeuille-titres, le PNB du secteur aurait tout simplement baissé.

Agrégat Sectoriel (9 mois 2026) Niveau / Variation Impact sur le PNB
Revenus du portefeuille-titres +394 MD (+16 %) 126 % de la hausse totale du PNB
Marge d’intérêt nette -110 MD (-5,7 %) Frein direct sur la croissance globale
Part du portefeuille dans le PNB 49,7 % (vs 45,3 % en 2025) Près de la moitié des revenus globaux

Ce recul de la marge d’intermédiation traditionnelle s’explique par un effet de ciseaux : les dépôts ont augmenté de 8,2 % (+8,5 milliards DT), tandis que les crédits à l’économie n’ont progressé que de 2,1 % (+1,8 milliard DT). Faute d’engagements productifs suffisants et dans un cadre prudentiel rigoureux, les banques ont réorienté cette manne de liquidités vers les bons du Trésor et les valeurs mobilières, faisant chuter le ratio crédits/dépôts sectoriel de 81,5 % à 77 %.

Trois profils stratégiques face au nouvel équilibre

Ce recours aux titres d’investissement divise désormais la cote en trois typologies bien marquées :

  1. Les banques à dominante portefeuille : La STB (74,7 % du PNB issu du portefeuille), la BNA (71,5 %) et Amen Bank (59,8 %) ont basculé la majorité de leur génération de valeur sur ce segment.

  2. Les banques équilibrées : La BIAT, Attijari bank et la BH Bank maintiennent une parité quasi parfaite (autour de 50 %) entre marge d’intérêt et revenus d’investissement. Attijari bank et la STB enregistrent d’ailleurs les réorientations annuelles les plus spectaculaires (+12,4 et +13,7 points de part de portefeuille en un an).

  3. Les traditionalistes de l’intermédiation : La Banque de Tunisie (BT), l’UIB et l’UBCI conservent un portefeuille sous la barre des 35 % du PNB, restant fidèles à l’octroi de crédits et aux commissions courantes.

Efficacité et valorisation : la grande dispersion de la cote

Malgré la morosité du crédit, la discipline sur les coûts permet au Résultat Brut d’Exploitation (RBE) de grimper de 6,2 % à 3 172,8 MD. Le coefficient d’exploitation moyen s’établit à un niveau maîtrisé de 45,3 %, la BT conservant la palme de l’efficience opérationnelle avec un ratio remarquable de 31 %.

Sur le plan boursier, la note d’Amen Invest met en lumière un écart de valorisation béant :

  • Les leaders valorisés avec prime : Attijari bank (traitant à 4,04 fois ses capitaux propres pour un ROE exceptionnel de 25,8 %) et la BIAT (P/BV de 3,13x) captent la quasi-totalité de l’appétit du marché. Amen Bank se distingue également par la dynamique opérationnelle la plus soutenue de la cote (PNB +15,6 %, RBE +22,2 %, coefficient d’exploitation en recul de 345 points de base).

  • L’opportunité « Value » décotée : La BNA présente un profil singulier avec un coefficient d’exploitation performant (36,2 %), un multiple cours/bénéfices (PER) modique de 4,0x et un rendement de 6,4 %, mais subit une décote d’environ deux tiers (P/BV de 0,50x), justifiée par le poids de ses créances classées (21,6 % à mi-2026).

  • Les profils en restructuration : Pour la STB, la BH Bank et l’ATB, les multiples demeurent sous pression en raison d’un coût du risque qui absorbait encore entre 37 % et 42 % de leur PNB au premier semestre.

Une rentabilité sous anesthésie monétaire ?

Dans un contexte où le taux directeur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) reste fixé à 7 % et où l’inflation se stabilise autour de 5,6 %, le portage d’obligations souveraines assure aux banques des rendements confortables et sans risque de défaut immédiat.

Mais cette configuration pose une question de fond pour l’économie tunisienne : si ce repli sur les titres publics sécurise les comptes d’exploitation bancaires, il entérine également un assèchement de l’offre de financement en faveur du secteur privé et de l’investissement productif. Les trésoreries excédentaires de champions comme la BIAT (ratio crédits/dépôts à 56,7 %) ou Attijari bank (53,1 %) constituent certes un réservoir puissant de liquidité, mais qui ne s’activera pleinement qu’au jour où les perspectives d’investissement des entreprises tunisiennes se redresseront.

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